Projet de recherche — Évaluer l’impact de l’écoconception en scénographie au-delà du tunnel carbone
Écoscéno m’a accueilli pour rechercher les bénéfices de l’écoconception en scénographie au-delà de la seule évaluation de l’empreinte carbone, étant souvent la seule donnée des analyses environnementales. L’attention centrée sur les données carbone réduit à une vision « tunnel carbone »¹, qui est au détriment d’autres impacts écologiques et socio-économiques tout aussi significatifs.

Ces dernières années, il est souvent évoqué dans le milieu culturel que la plus grande source d’impacts est issue des transports (spectateur·trices, artistes ou salarié·es). Il est estimé que lors de l’analyse des émissions de gaz à effet de serre (GES) d’un spectacle vivant standard, représente plus de 50 % de l’impact total².
Dans le bilan global des GES, l’écoconception peut alors sembler peu impactante, voire marginale, face aux milliers de déplacements des spectateur·trices. Pourtant, en élargissant l’analyse au-delà du seul prisme carbone, ne pourrait-on pas identifier de multiples avantages à déployer des stratégies d’écoconception pour les scénographies ?
Cette initiative s’inscrit dans le cadre de mon parcours à l’École de Technologie Supérieure de Montréal, menée sous la supervision de la professeure Annie Levasseur, spécialiste en analyse du cycle de vie.
Avant les résultats, un peu de méthode
D’abord, les matériaux couramment employés en scénographie ont été identifiés, puis comparés à leurs équivalents écoresponsables. Par exemple, la moquette standard a été comparée à de la moquette recyclée. S’en est suivie une comparaison des autres impacts environnementaux, en dehors des GES, pour les phases du cycle de vie analysées. Parmi les dix matériaux étudiés figurent les prélarts, le bois, la moquette, les métaux, les textiles et les peintures.
Ensuite, cette étude s’appuie sur une revue de la littérature, notamment pour les indicateurs systémiques complémentaires, ainsi que sur la collecte de déclarations environnementales de produits.
L’un des principaux enjeux réside dans l’accès aux données. Plusieurs calculateurs carbone existent, mais aucun ne permet de quantifier d’autres indicateurs environnementaux ou sociaux. D’autre part, ce ne sont pas toutes les matières utilisées en théâtre qui y sont répertoriées.
Pour répondre à la problématique du tunnel carbone, les autres indicateurs environnementaux pris en compte sont l’acidification, l’eutrophisation (aquatique, en eaux douces et terrestres), l’épuisement des ressources (minéraux, métaux, combustibles fossiles), le besoin en eau, les émissions de particules fines, l’écotoxicité (eaux douces), la toxicité humaine, ainsi que les impacts liés à l’occupation des sols.

Les produits écoresponsables et le réemploi ; quels bénéfices réels ?
Pour l’approvisionnement responsable à l’échelle de l’échantillon et des indicateurs d’Analyse cycle de vie (ACV), l’étude révèle que l’écoconception ne se limite pas à réduire l’impact sur le changement climatique, comme l’ont déjà démontré les bilans d’accompagnements d’Écoscéno. Elle permet également de diminuer l’épuisement des ressources, qu’elles soient fossiles ou minérales. Cependant, certains impacts environnementaux peuvent être déplacés vers d’autres indicateurs, révélant ainsi un potentiel compromis industriel visant à mettre en avant la réduction de l’empreinte carbone.
Si les alternatives écoresponsables répondent souvent aux critères environnementaux, il est rare qu’un produit puisse être présenté comme une solution parfaite. En effet, il n’existe pas de matériau « vert » à proprement parler. Cela étant, à moins qu’on ne compare des matières comme le bois local FSC et des bois tropicaux provenant d’Asie où la différence d’impact est plus marquante. De plus, les communications autour de certains matériaux peuvent être incomplètes, ce qui expose à des risques potentiels d’écoblanchiment.
En ce qui concerne l’approvisionnement en réemploi, il permet de limiter l’extraction de ressources vierges et la production de matières résiduelles. Les impacts liés à la phase de production des matériaux constituent généralement la part la plus importante des émissions environnementales d’un projet. En évitant la fabrication de nouveaux produits, l’approvisionnement en matériaux réemployés représente donc l’une des stratégies les plus efficaces pour réduire concrètement l’empreinte environnementale d’un projet créatif.
Peu importe l’indicateur environnemental analysé, le diagramme ci-dessous illustre l’écart d’impact entre l’utilisation répétée de matériaux réemployés et l’achat systématique de matériaux neufs, même écoresponsables. Dans cet exemple, un matériau réemployé devient plus avantageux dès sa troisième utilisation et génère environ trois fois moins d’impacts après cinq usages.

Le graphique présente une modélisation comparative des impacts environnementaux basée sur une référence théorique en %, appliquée à cinq projets consécutifs.
Par ailleurs, l’étude met en lumière une insuffisance de données quantitatives et qualitatives pour développer des analyses contextualisées au Québec. Ce manque était une problématique déjà relevée avec les outils disponibles avant l’étude, où peu de matières sont analysées pour le contexte local.
L’impact principal se situe en phase de fabrication des produits. La manière la plus efficace de réduire les impacts négatifs passe par la sobriété, le réemploi et la mutualisation. Il est donc essentiel de continuer à respecter la hiérarchie des actions de prévention des matières résiduelles. L’ACV offre une méthode pour comparer, arbitrer et identifier les leviers d’amélioration. Toutefois, il faut éviter de tomber dans le fait de tout mesurer, soit la « quantophrénie ». Comme le souligne Arviva3, il n’est pas nécessaire de tout évaluer pour provoquer des changements. Surtout quand il s’agit de développer une compréhension ancrée dans le territoire des impacts.
Conclusions de l’étude
En synthétisant les résultats de cette première démarche, on prend conscience de la multiplicité des bénéfices de l’écoconception des scénographies. En plus de limiter l’impact environnemental des scénographies, elle a les retombées suivantes :
- Apporter des réponses aux polycrises actuelles (crise économique, perte de biodiversité, etc.)
- Préserver les espèces et les ressources locales. Par exemple, la certification FSC met de l’avant son impact positif sur les caribous et la tortue des bois au Canada.
- Transformer un coût de gestion des matières résiduelles en activité économique et de participer au marché du réemploi au Québec évalué à plus de 4 G$, selon Recyc-Québec4 ,
- Réorienter les budgets vers les savoir-faire locaux et la création d’emplois,
- Proposer de l’approvisionnement local et proposer des matériaux de qualité à prix accessibles pour la communauté,
- Et même, limiter d’autres enjeux sociaux comme le travail des enfants et les conditions de travail non éthiques liées à certaines matières.
L’écoconception s’avère ainsi une pratique motivante et inspirante, orientée vers le progrès continu. Comme le souligne le livre Décarboner la culture5 :
« L’engagement artistique est résolument nécessaire. Une transition énergétique et climatique portée par une froide raideur rationaliste n’a aucune chance de convaincre l’humanité, dans sa diversité. »
Je suis ravi de cette collaboration et tiens à remercier Mitacs et Écoscéno pour leur soutien financier, qui a rendu possible ce projet d’application.
Pour aller plus loin, cette étude peut être en lien avec le travail de Marianne Lavoie (Directrice du pôle Écoconception d’Écoscéno) sur le design régénératif avec l’UQÀM.

Sources :
1. Tel que défini par Konietzko, J. 2021
2. Synthèse de l’étude sur l’empreinte carbone de la création artistique (lien vers l’étude)
3. Étude des usages et perspectives depuis l’outil SEEDS, Arviva (lien vers l’étude)
4. Retombées économiques, sociales et environnementales du secteur du réemploi, Rapport final 30 septembre 2025
5. Livre Décarboner la culture de David IRLE, Anaïs Roesch, Samuel Valensi (2021) (lien vers la publication)
Crédits :
Photo de couverture : Théâtre Duceppe, Chimerica, photo © Danny Taillon
Photo de groupe : Christophe Audoly, Marianne Lavoie, Anne-Catherine Lebeau, Julie Fournier, photo © Écoscéno