Retour
20 mai 2026

4 façons dont l’innovation rend les pratiques scéniques écoresponsables

Par Zoé Burns-Garcia

À l’occasion du salon Expo-Scène, Écoscéno et le Centre québécois de l’Institut canadien des technologies scénographiques (CQICTS) ont eu envie de rassembler des personnes engagées de l’industrie du spectacle autour de la thématique de l’innovation. L’idée de ce panel est née du livre blanc de XN Québec : Quand l’innovation rencontre la durabilité qui aborde les enjeux éthiques de la croissance du numérique, et explore la question ; De quelles façons l’innovation peut-elle être au service de l’écoresponsabilité ?

Actifs dans différents secteurs de l’industrie du spectacle, les panélistes témoignent d’actions concrètes mises en œuvre selon leurs rôles respectifs. Leurs propos mettent en lumière la force et la richesse d’une collaboration fructueuse au sein des équipes, mais aussi entre les disciplines, afin de propulser les paramètres écoresponsables en leviers de développement.

Histoire d’une métamorphose : quand le costume se transforme en décor

Gestionnaire en développement durable au Cirque du Soleil, Margot Lallemand accompagne les équipes dans l’adoption de meilleures pratiques écoresponsables, autant au niveau de la création, de la production que des opérations des spectacles. Elle épaule notamment le département costume dans la gestion des déchets textiles.

Afin de faciliter la réutilisation des retailles et fin de rouleaux entre les équipes, une matériauthèque a été mise sur pied. Dans une optique communautaire, cette bibliothèque textile est également accessible à des organismes évoluant dans l’écosystème du Cirque. Cette initiative permet d’épauler des productions de plus petites envergures tout en s’assurant de faire circuler la matière.

Les costumes entiers sont toutefois exclus de la matériauthèque. Étant soumis à la propriété intellectuelle des concepteur·ices, ils se retrouvent pour la plupart déchiquetés. Cette contrainte a poussé le Cirque à envisager la fibre sous une autre forme. Pour le prochain spectacle à Trois-Rivières, l’entreprise Texélan développe des panneaux de décor à partir de ces costumes et de textiles déchiquetés. « C’est une opportunité circulaire pour nous mais aussi une opportunité d’innover grâce à de nouveaux matériaux magnifiques qui s’intègrent parfaitement dans nos décors et nous permettent d’être encore plus créatifs ! », souligne Margot Lallemand.

Grâce à la collaboration avec le centre de recherche et d’innovation textile Vestechpro, nous avons caractérisé notre gisement de matières afin d’identifier les meilleures opportunités de valorisation ou recyclage, comme par exemple l’entreprise Go Zéro, qui recycle en grande partie ce qui n’est pas pris en charge dans le système traditionnel. Ainsi, des souliers et même des toiles de chapiteaux éviteront l’enfouissement de manière innovante.

« Go Zero fait un premier tri entre les fibres synthétiques et naturelles. Avec les fibres synthétiques qui sont davantage plastiques, ils sont capables […] de faire de la granule de plastique et de thermoformer des palettes. » Des palettes, le Cirque en utilise beaucoup dans son transport d’équipement à travers le globe.

Les partenariats qui émergent à partir des défis de l’écoresponsabilité amènent le Cirque du Soleil à se dépasser et développer un réseau local plus fort. Et ça, c’est vraiment précieux pour le milieu artistique.

Crédits photo : © Cirque du Soleil et © Go Zéro

Des scènes conçues pour durer… et rouler !

stageline

Depuis presque quarante ans, Stageline conçoit et manufacture des scènes de spectacle. L’entreprise se différencie en proposant des scènes mobiles facilement déployables grâce à un système de remorque.

« Il n’y a aucune obsolescence qui est planifiée dans la conception de nos produits. Il y a des unités qui ont trente ans qui sont encore sur la route. » souligne Alexis Delage, directeur des communications et du marketing.

La compagnie qui, par ailleurs, assure la production dans son usine certifiée LEED, développe un nouveau modèle de scène mobile entièrement autonome. Équipé d’un système de batteries et de panneaux solaires, ce dispositif novateur permettra la production d’événements sans génératrice à essence.

Cette innovation majeure, l’entreprise n’aurait pas pu la développer sans la collaboration du Centre collégial de transfert technologique de Saint-Jérôme. « On a travaillé avec le CCTT de l’Institut du véhicule innovant, qui nous a aidés à développer tout le système électrique, le système de distribution d’énergie, car on n’avait pas l’expertise à l’interne. La mission même des CCTT est d’aider les entreprises à développer ces systèmes-là, […] et ensuite nous transférer le savoir pour devenir autonomes. »

Grâce à ce partage d’expertise, la nouvelle scène à batterie de Stageline sera lancée à l’automne 2026. Avec ses excellentes pratiques, la compagnie figure parmi le répertoire des fournisseurs du Conseil québécois des événements écoresponsables.

Crédit photo : © Stageline

Un système de consigne… pour des décors

artefact 1

Studio Artefact est un atelier de fabrication de décors sur mesure. Le studio se démarque par la production de pièces surdimensionnées grâce au mélange de savoir-faire artisanal, d’ingénierie et de technologie.

« Notre travail, c’est de transposer les idées des concepteurs, des créateurs […] dans le monde réel. On est vraiment passionnés par la création de pièces magiques et complexes » partage Louis-Philippe Thibaudeau, Directeur Design & Innovation et Associé au studio.

Le département d’impression 3D de studio Artefact est en activité depuis dix ans. Afin de repousser les limites de la création, la compagnie a créé sa propre machine capable d’imprimer des éléments à partir de matière recyclée. « On travaille présentement avec des labos pour avoir des retailles de plastique industriel qui viennent du Québec. » Le matériel plastique de Studio Artefact est mélangé avec d’autres types de matériaux recyclés et broyés afin de créer un matériau d’ingénierie.

Le résultat ? « Des projets pratiquement avec zéro déchet parce que les prototypes, on est capable de les broyer et de les réimprimer à nouveau » nous dit Louis-Philippe Thibaudeau. En utilisant uniquement la matière nécessaire, plutôt que des matériaux standards, les pertes sont grandement limitées.

La prochaine étape est de s’inspirer du principe de consigne de bouteille pour reprendre les décors éphémères. Après un événement ou un tournage, les décors pourraient être retournés à l’atelier pour être broyés et servir à nouveau. Un système ingénieux qui permettrait de réduire les frais d’entreposage pour leurs client·es et de développer une dynamique de collaboration grâce à la création d’une boucle courte de circularité.

Crédit photo : © StudioArtefact

Refuser la génératrice : créer avec la contrainte écologique

oisea mecanique

Le concepteur lumière Martin Labrecque a assisté de près aux changements du milieu du spectacle. Depuis 15 ans, les salles ont progressivement remplacé leur flotte de lumières de scène par de l’équipement DEL, qui consomment moins d’énergie. Martin constate actuellement le revers de la médaille ; les appareils auraient une durée de vie de trois à cinq ans, soit cinq fois moins qu’avant. Et la réparabilité dans tout ça ? « Une fois que les projecteurs […] ont fait leur temps, ils sont enfouis. Il n’y a pas d’infrastructure en place », déplore-t-il. Innover en produisant des appareils DEL réparables constituerait un gain écologique majeur puisque 80% des impacts écologiques de l’éclairage au DEL est lié à la production des équipements (GreenIT, 2022).

Pour l’Oiseau Mécanique, spectacle immersif en forêt au Massif de Charlevoix, les considérations environnementales étaient présentes dès le début du processus. L’équipe de conception a tracé une ligne claire : si le projet est uniquement réalisable en étant alimenté par génératrice, il serait abandonné. « C’est notre responsabilité de prendre ces décisions-là comme concepteurs », soutient Martin Labrecque. Comme la contrainte est souvent un moteur d’innovation, la production a pu établir un partenariat et alimenter le spectacle en électricité via les canons à neige de la montagne de ski !

Crédits photo : © Julie B et © Jean-Sébastien Chartier-Plante

Conclusion

Le Cirque du Soleil, Studio Artefact, Stageline ainsi que Martin Labrecque incarnent les maillons d’une chaîne où chacun·e, à leur échelle et selon leur expertise, pose des actions porteuses de sens et ouvrent la voie vers de nouvelles façons de faire.

La collaboration entre différents secteurs d’activité peut devenir un terreau fertile pour l’émergence de solutions écoresponsables. En créant des partenariats entre différentes organisations, c’est tout un réseau qui se tisse et bénéficie à toutes les communautés, celles d’aujourd’hui et de demain.

Écoscéno et le CQICTS remercient chaleureusement la Caisse Desjardins de la Culture et l’Institut Canadien des Technologies Scénographiques pour leur soutien.

Crédit photo en une : Panel d’Écoscéno et du CQICTS à Expo-Scène 2026, © Mauricio Garzon